le réveil du Creusot

Un homme quitte Eternit pour Creusot Loire. Malade à son tour, il évoque la lenteur, le silence des réactions par rapport au danger de l’amiante dans la ville.

Je suis entré en 1960 à Creusot Loire. J’étais au manoeuvrage. Alors, le manoeuvrage, c’était des tracteurs, des grues, et ce qu’ils appelaient des auto-portiques, c’était un engin sur quatre roues en hauteur et les charges étaient levées par le dessous, c’était automobile et on allait d’un atelier à un autre. Alors moi, j’ai été longtemps là-dedans, et c’est là que j’ai certainement eu les premiers contacts avec l’amiante au Creusot, parce que ces auto-portiques avaient un moteur V8 essence dessus et on transportait des pièces chaudes dessous. On avait un gros tablier d’amiante sous la partie cabine, sous les fesses, quoi, pour éviter que la chaleur monte. On faisait des postes de 8 heures et donc, on allait emmener des pièces qui souvent étaient froides, mais quelquefois chaudes, avec ce paquet d’amiante dessous. Alors je vous dis pas, l’amiante était tout le temps secouée, secouée, secouée, avec les secousses sur la route, et pis alors on en respirait plein pot. Là, c’était un peu le premier contact que j’ai eu avec l’amiante.

Le deuxième, c’était une ineptie complète. À ce moment-là, j’ai passé un CAP comptable et ils ont rien inventé de mieux que de mettre nos bureaux au Breuil, alors que c’était une comptabilité commerciale et donc on n’avait pas besoin d’être en contact avec les ateliers, mais c’était une question de place, à côté des aciéries. Les aciéries employaient beaucoup d’amiante pour se protéger de la chaleur. L’amiante était utilisée ou pour protéger de la chaleur, ou pour conserver la chaleur. Et donc là-bas, au Breuil, l’expérience que j’ai eue et qui s’est avérée désastreuse pour une collègue, c’est qu’on était très près des aciéries, les aciéries employaient de l’amiante et les poussières d’amiante venaient tout le temps dans les bureaux, et là, on était obligé le matin avant de commencer à travailler, de nettoyer le dessus des bureaux qui étaient tout blanc. Il n’y avait pas que de l’amiante, il y avait d’autres poussières, et puis même le midi, on refermait, on mettait tout à l’abri et l’après-midi avant de recommencer à travailler, on nettoyait parce qu’il y avait de l’amiante qui volait tout le temps.

Elle volait parce que la chaleur la décomposait et la faisait voler. Et alors le problème, il s’est avéré qu’une collègue de bureau qui n’avait jamais travaillé dans un atelier mais qui avait travaillé longtemps au Breuil, un beau jour, ils lui ont détecté un cancer du poumon lié à l’amiante. Six mois après, elle était morte. Autrement, moi-même, j’ai jamais été dans d’autres choses. Je sais qu’il y avait les aciéries qui s’en servaient, les laminoirs, les joints des portes des fours étaient en amiante, l’amiante était partout. Et puis autrement, il y a d’autres ateliers qui travaillaient l’amiante, comme les soudeurs pour se protéger de la chaleur ou protéger les pièces, et puis les autres l’utilisaient comme protecteur, autour de certains tuyaux par exemple. À cette époque là, personne pensait…

Regardez le temps que j’ai travaillé à Éternit… Ils nous vendaient des chutes qu’on mettait dans le jardin pour faire des allées, on les sciait nous-mêmes, on ne savait pas du tout que… Dans les maisons, en protection jusqu’à 1 mètre de hauteur, il y avait bien des gens qui mettaient des plaques d’amiante dans les cuisines ! C’est vrai que l’amiante, on n’avait pas idée du tout de l’effet néfaste que ça avait.

Parce que, il faut que je vous explique, mes parents étaient commerçants et comme ils n’avaient pas trop le temps de s’occuper de moi, ils m’avaient mis à l’internat à Chalon. Et puis mon père était boulanger et il a fait cette maladie typique des boulangers, c’est-à-dire du dépôt dans les artères. Il avait donc laissé le métier de boulanger et il avait acheté une petite boîte de transport à Paray-le-Monial, et là, la boîte de transport ne suffisait pas pour nourrir tout le monde. Moi je suis arrivé à l’âge de travailler, je n’avais pas de formation, j’étais alors entré à Éternit où j’ai travaillé deux ans et demi, pas lus. Mais alors, j’étais au tour à tuyaux. Alors, au tour à tuyaux, on tournait des tuyaux sur des tours ordinaires avec l’amiante qui nous giclait à la figure, il n’y avait pas de protection, et nettoyage des tours à grands coups de balai sur l’amiante et tout, comme beaucoup vous ont expliqué. Donc j’ai été là-bas, et puis après, je me suis marié sur le Creusot et alors je suis revenu au Creusot pour m’installer. J’ai travaillé à Éternit de 1953 à 1955. Je suis entré à Creusot Loire comme manoeuvre spécialisé et j’ai fini comme chef de bureau comptabilité. Je ne me plains pas de mon parcours, mais j’aurais mieux fait de travailler à l’école.

Puis un jour, pour une grippe ou je ne sais plus quoi, mon docteur m’a dit d’aller passer une radio. J’y suis donc allé, et puis le docteur M. qui est un type caractériel, mais qui est un très, très bon toubib me dit : « Mais dites donc… il y a un problème… ». « II y a un problème ? », que je lui réponds, « Personne ne m’a jamais dit qu’il y avait un problème », enfin si, j’avais fait une primo-infection tuberculeuse à 20 ans qui marque un peu le poumon, mais quatre fois rien, mais il me dit : « C’est que vous avez de belles plaques d’amiante ! Il faut bien surveiller ça parce que vous avez vraiment quelque chose… ».

Alors naturellement, ça me gêne un peu pour respirer, je dors même avec une assistance respiratoire pour aider à cause d’un manque de respiration, à cause des plaques pleurales. Et puis j’ai des contrôles régulièrement, et c’est comme ça que j’ai contacté le CAPER. Ça m’inquiétait à moitié, et puis c’est petit à petit. Ce qu’il y a, c’est que, à Paray-le-Monial, j’ai gardé contact avec des amis, dont un qui a le même truc que moi, et c’est même lui qui m’a dit : « écoute, fais tes papiers de telle façon et tu fais ta demande au CAPER de manière à faire suivre… ». Mais là, vous savez, ça ne fait pas longtemps que les gens s’affolent un petit peu, mais sans plus au Creusot. Non, au Creusot, je crois que les gens… Remarquez, il n’y a peut-être pas lieu de vraiment s’affoler, mais enfin, c’est à prendre au sérieux, c’est surtout ça.

C’est récent, c’est seulement depuis 2002 que les gens s’en préoccupent. Moi, c’était un peu avant du fait que j’ai dégusté, surtout à Éternit, là c’est sûr, à Éternit, on en mangeait tant qu’on voulait de l’amiante. Alors j’ai porté plainte contre Éternit, mais au jugement, comme j’ai travaillé dans une autre usine, eh bien, c’est un fonds commun. Alors j’y surveille, d’ailleurs je vais passer un scanner sans trop tarder chez le docteur B., mais c’est vrai que sur le moment, la première fois avec le docteur M. j’ai pas trop réagi. C’est après que c’est revenu, quand j’avais des toux, des trucs comme ça, c’est là que j’ai agi, mais quelques années après. Et puis personne ne réagissait tellement, à ce moment-là ! Le docteur M. m’en avait parlé comme ça, amicalement, mais je n’ai pas eu l’impression que…

En tout cas, on nous a jamais dit que c’était dangereux ! Ah, non, non, non ! Et puis à l’usine, c’est  même pire, parce que moi je connais des gens qui ont travaillé, j’en ai rencontré un la semaine dernière et en discutant, et il me disait « Faut voir ce que j’ai travaillé avec l’amiante ! ». Le Creusot, si ça se réveille un jour, ça va faire mal ! Et ça commence à se réveiller… même si pour la majorité des Creusotins, eh bien, l’amiante n’est pas un problème. Il y a que quand il y a des collègues malades que là, on se dit…